Cette vente hors du commun a aussi bénéficié d'une campagne
de presse sans équivalent : 1 065 articles répertoriés durant un 
mois par le moteur de recherche Google, à comparer avec les 
281 consacrés au procès AZF, ou aux 329 et quelques traitant 
du chômage... Les attachées de presse de la maison Christie's 
ont eu aussi à gérer la présence sur place de près de trois cents 
journalistes, quand une vente de prestige à New York en réunit 
à peine une quarantaine habituellement. Même s'il n'est pas 
certain que cette couverture médiatique ait eu une influence 
sur le résultat des adjudications.
Le catalogue de la vente, enfin, est un véritable monument : 
cinq volumes, 1 800 pages rédigées par les meilleurs 
spécialistes, souvent des conservateurs de musée extérieurs à la
maison Christie's. Il pèse 10 kg et coûte 200 euros.
Ce n'était pas une vente courante. Peut-elle avoir une 
influence sur le marché de l'art ? Oui, si elle encourage les 
collectionneurs à acheter avant tout le monde, comme l'ont fait
Saint Laurent et Bergé avec l'art décoratif, ce qui n'intéresse 
encore personne. Oui, si elle donne des idées à d'autres, 
comme par exemple de ne pas vendre à tout prix à New York 
ce qui marche aussi bien, sinon mieux, à Paris.
Accessoirement, elle a déjà un effet sur les relations de 
Christie's avec la Chine, dont les autorités n'ont pas apprécié la 
vente de deux bronzes volés en 1860 à Pékin, et qui a annoncé
des mesures de rétorsion. Elle a surtout intéressé à ce sujet, 
souvent opaque, une frange de la population qui s'en tenait 
éloignée. Le public a découvert les sommes folles qu'elle 
pouvait générer. Indécentes, pour beaucoup.
Le produit de la vente sera, a expliqué Pierre Bergé au 
quotidien La Croix, partagé en deux. La part d' "YSL" ira à la 
fondation qui porte son nom. Celle de Pierre Bergé "à la 
recherche médicale, probablement en soutenant des boursiers 
et deux chercheurs qu'(il) admire, le professeur Yves Lévy, 
président du conseil scientifique du Sidaction, et Françoise 
Barré-Sinoussi, Prix Nobel de médecine". Il y a des façons plus 
idiotes de dépenser son argent.
 
 
Harry Bellet
Article paru dans  le monde  édition du 01.03.09.
"Les résultats sans précédent de la vente (Bergé) prendront 
un certain temps à être digérés, tant pour leur signification que pour leur impact sur le 
marché de l'art", écrit dans le magazine Art and Auction le journaliste américain Judd 
Tully, sans doute un des meilleurs observateurs actuels du secteur. On comprend sa 
perplexité. Dans sa ville de New York, les dernières enchères n'ont pas été 
réjouissantes, les maisons de vente ont comprimé leurs effectifs, des galeries ont 
fermé, d'autres ont licencié ou rompu leurs contrats avec certains de leurs artistes. Et 
voilà que ces fous de Français réalisent, à Paris, une capitale qui ne représente bon 
an mal an qu'environ 6 % des échanges dans le marché de l'art, la plus grande vente 
de mémoire de journaliste : 373,9 millions d'euros. Pas la vente du siècle, toutefois, 
comme il a été écrit un peu vite : en novembre 2006 chez Christie's, les enchères d'art
impressionniste et moderne avaient généré l'équivalent en dollars de 384 millions 
d'euros (il s'agissait d'oeuvres de diverses provenances).
La succession, en 2008, de la galeriste new-yorkaise Ileana Sonnabend a été évaluée 
à 600 millions de dollars, mais elle a donné lieu à une vente privée et le montant est 
invérifiable. La vente Bergé-Yves Saint Laurent est donc à ce jour la somme la plus 
importante jamais récoltée pour une seule collection privée. C'est aussi la vente la 
plus importante réalisée en Europe. Sur les 733 lots proposés, soixante et un ont 
dépassé le million d'euros, seize ont excédé les cinq millions.
Quelles peuvent être les raisons d'un tel succès dans un marché déprimé ? La qualité 
des oeuvres vendues, bien sûr. La personnalité des vendeurs, aussi. Outre son talent 
dans la haute couture, Yves Saint Laurent représentait une image de luxe et, sinon de
calme, du moins de volupté, une manière de vivre "allafransaise", comme disent les 
Américains, qui peut faire rêver : une fiction qui a drainé 30 000 visiteurs durant les 
deux jours et demi d'exposition avant la vente du Grand Palais. Lesquels pour 
l'essentiel n'avaient pas les moyens d'enchérir et "achetaient avec les yeux", selon 
l'expression d'une visiteuse.Pierre Bergé fait, pour sa part, moins l'unanimité. Son 
soutien affiché à Ségolène Royal ne plaît pas à tout le monde, comme son 
appartenance à la "gauche" dite "caviar", terme qu'il est d'autant plus facile de lui 
accoler qu'il en produit vraiment. Mais on ne peut lui dénier un véritable génie des 
affaires. Il l'a une nouvelle fois prouvé avec la manière dont il a associé à un 
événement de ce type, souvent placé sous la seule houlette de Christie's, sa propre 
maison de vente, Pierre Bergé et associés.
On ne sait quelle maison a eu l'idée de retenir la nef du Grand Palais pour effectuer 
la vente, mais il s'agit-là d'une intuition formidable. A force de passer devant, ou d'y 
faire la queue, les Parisiens ont peut-être oublié que, pour les étrangers, ce bâtiment 
représente cette fameuse image de Paris-capitale-de-luxe au même titre que la tour 
Eiffel ou la place Vendôme. Raison pour laquelle les 1 200 privilégiés - 70 % 
d'Européens et 30 % d'Américains - qui ont assisté aux vacations étaient prêts à 
affronter les froidures de l'hiver.
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L'ESPRIT DES LIEUX

« J'ai une passion pour les maisons », avoue dès la première 
ligne de sa préface Christiane de Nicolay-Mazery, l'auteur de ce
bel ouvrage découpé en neuf chapitres correspondant chacun à 
une demeure d'exception. Si l'on s'agace aussitôt d' voir figurer 
pour la énième fois les jardins ombragés de Courances, l'ancien
aménagement de l'appartement de Jacques Grange au Palais 
Royal, la maison de Lèves de Madeleine Castaing ou le décor 
1900 de Benerville, subsistent tout de même de jolies surprises.
Grâce aux superbes photographies de Christina 
Vervitsioti-Missoffe, on est heureux de retrouver l'atmosphère 
chaude et romantique de la datcha du parc de Château Gabriel 
dessinée par Grange pour Saint Laurent, celle Grand Siècle du 
château du Jonchet d'Hubert de Givenchy peuplé de ses 
dessins et de meubles de Diego Giacometti, celle proustienne et
bleutée d'un château du Morvan, celle victorienne d'un intérieur 
parisien marqué par la patte érudite de François-Joseph Graff 
ou l'ambiance Nouvelle-Athènes voulue par des collectionneurs 
pour leur appartement du côté de la Butte-aux-cailles.

Guy Boyer

Flammarion, 264 p., 300 ill., 65 €
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