"Les résultats sans précédent de la vente (Bergé) prendront
un certain temps à être digérés, tant pour leur signification que pour leur impact sur le
marché de l'art", écrit dans le magazine Art and Auction le journaliste américain Judd
Tully, sans doute un des meilleurs observateurs actuels du secteur. On comprend sa
perplexité. Dans sa ville de New York, les dernières enchères n'ont pas été
réjouissantes, les maisons de vente ont comprimé leurs effectifs, des galeries ont
fermé, d'autres ont licencié ou rompu leurs contrats avec certains de leurs artistes. Et
voilà que ces fous de Français réalisent, à Paris, une capitale qui ne représente bon
an mal an qu'environ 6 % des échanges dans le marché de l'art, la plus grande vente
de mémoire de journaliste : 373,9 millions d'euros. Pas la vente du siècle, toutefois,
comme il a été écrit un peu vite : en novembre 2006 chez Christie's, les enchères d'art
impressionniste et moderne avaient généré l'équivalent en dollars de 384 millions
d'euros (il s'agissait d'oeuvres de diverses provenances).
La succession, en 2008, de la galeriste new-yorkaise Ileana Sonnabend a été évaluée
à 600 millions de dollars, mais elle a donné lieu à une vente privée et le montant est
invérifiable. La vente Bergé-Yves Saint Laurent est donc à ce jour la somme la plus
importante jamais récoltée pour une seule collection privée. C'est aussi la vente la
plus importante réalisée en Europe. Sur les 733 lots proposés, soixante et un ont
dépassé le million d'euros, seize ont excédé les cinq millions.
Quelles peuvent être les raisons d'un tel succès dans un marché déprimé ? La qualité
des oeuvres vendues, bien sûr. La personnalité des vendeurs, aussi. Outre son talent
dans la haute couture, Yves Saint Laurent représentait une image de luxe et, sinon de
calme, du moins de volupté, une manière de vivre "allafransaise", comme disent les
Américains, qui peut faire rêver : une fiction qui a drainé 30 000 visiteurs durant les
deux jours et demi d'exposition avant la vente du Grand Palais. Lesquels pour
l'essentiel n'avaient pas les moyens d'enchérir et "achetaient avec les yeux", selon
l'expression d'une visiteuse.Pierre Bergé fait, pour sa part, moins l'unanimité. Son
soutien affiché à Ségolène Royal ne plaît pas à tout le monde, comme son
appartenance à la "gauche" dite "caviar", terme qu'il est d'autant plus facile de lui
accoler qu'il en produit vraiment. Mais on ne peut lui dénier un véritable génie des
affaires. Il l'a une nouvelle fois prouvé avec la manière dont il a associé à un
événement de ce type, souvent placé sous la seule houlette de Christie's, sa propre
maison de vente, Pierre Bergé et associés.
On ne sait quelle maison a eu l'idée de retenir la nef du Grand Palais pour effectuer
la vente, mais il s'agit-là d'une intuition formidable. A force de passer devant, ou d'y
faire la queue, les Parisiens ont peut-être oublié que, pour les étrangers, ce bâtiment
représente cette fameuse image de Paris-capitale-de-luxe au même titre que la tour
Eiffel ou la place Vendôme. Raison pour laquelle les 1 200 privilégiés - 70 %
d'Européens et 30 % d'Américains - qui ont assisté aux vacations étaient prêts à
affronter les froidures de l'hiver.