UNE EXISTENCE HORS DES COMMUNS
Car Charles de Beistegui ne fut jamais diplomate, sauf un temps pour échapper aux désagréments de l'occupation
allemande. Bien trop occupé à mettre sa vie en scène comme l'écrit Clive Asley dans sa préface au catalogue de la
vente, « Charlie », comme l'appelaient ses rares intimes, a mené une existence hors des communs, qu'ils soient mortels,
architecturaux ou autres. Pas franchement sympathique, et ne cherchant d'ailleurs aucunement à l'être, Charles de
Beistegui s'est attaqué très tôt à l'espace. Il fit dans un premier temps appel à Le Corbusier pour qu'il lui aménage un
appartement parisien qui fait encore référence en matière de décoration. Les relations entre ces deux ego hypertrophiés
ne furent pas simples, on s'en doute. Le résultat ne satisfît qu'un temps le commanditaire qui jeta alors très vite son dévolu
sur un château, né au début du XIXe siècle. Groussay avait au moins deux avantages aux yeux de son propriétaire : tout
était à faire et comme il n'était pas classé aux Monuments historiques, l'acquéreur pouvait donner libre cours à sa
fantaisie. Groussay devint en peu de temps l'unique objet des attentions de Charles de Beistegui. Malgré la guerre, les
privations qui touchaient la France, il put décorer chaque pièce à sa guise, parvenant même à importer en 1941 du tissu
fabriqué en Angleterre ! Aidé par un architecte cubain, Emilio Terry, il transforma chaque pièce. Groussay grandit petit à
petit pour devenir l'écrin de la vie de son propriétaire. N'allez pas chercher dans ces décors, une référence connue. Fi du
salon Louis XV ou d'autres mobiliers aussi estampillés qu'une lignée royale. Chaque mètre carré, chaque mur, chaque
décor est signé Beistegui. Très influencé, malgré tout, par les idées de nos voisins britanniques en matière d'intérieur, le
riche héritier les détourna à sa mesure. Comme le révèle l'inventaire fait à l'occasion de la vente, les objets ne sont pas
tous dignes de figurer dans les musées. Il y a beaucoup de copies et d'autres éléments qui ne doivent leur noblesse qu'à
leur présence à Groussay.
LA COMEDIE FRANÇAISE JOUE À GROUSSAY
Mais le château n'était pas assez vaste pour contenir tant d'idées. Un théâtre magnifique, un pont à la vénitienne et
quelques autres bâtiments, furent élevés, relevés, modifiés et portés comme autant d'enfants du metteur en scène aux
allures d'ermite. Le théâtre ne servit que deux fois, mais la Comédie française vint y jouer pour le bonheur des invités ! La
mise en scène de la Maison de Molière au coeur de la mise en scène de l'étrange mécène, une véritable aubaine pour
cinéaste en mal d'imagination. Précurseur d'un Christo dans le sens où ses créations sont restées uniques, Charles de
Beistegui aimait faire resplendir sa passion pour les événements au sens strict du mot. Ainsi, alors que l'Europe se remet à
peine d'une guerre terrifiante (qu'il a traversé sans en souffrir), le châtelain de Groussay achète un palais vénitien. Il le
décore et y invite, le 3 septembre 1951, pour une fête digne de l'âge d'or de la Sérénissime, ses amis et autres célébrités
dignes de son difficile intérêt. Ceux qui n'ont pas reçu de carton font des bassesses pour être de la fête. En vain. Ils ne
verront pas Charles de Beistegui accueillir ses invités juché sur des cothurnes ! Ces sandales antiques à semelles très
épaisses lui permettant de mieux dominer son monde qui fait son entrée dans un spectacle mis en scène par leur hôte !
Cette fête est restée dans les annales. Charles de Beistegui a continué à vivre son rêve jusqu'à ce qu'une méchante
attaque ne le condamne à dix années terribles où il se consacra surtout à mettre en valeur le parc pour y installer d'autres
« folies». Les folies de Beistegui ont vécu. Dans quelques jours, le mot fin viendra clore un spectacle qui avait résisté aux
adieux ratés de son maître. Avait-il réellement envie qu'elles lui survivent ?
La bibliothèque de Groussay. Ce document est l'une des aquarelles du peintre Serebriakoff à qui Charles de Beistegui
demanda de mettre en peinture chacun de ses projets.
Raymond COURAUD