Charles
de Bestégui


DÉCORER L'ego bâtisseur 

La plus grande vente des collections d'un château français débute
le 2 juin. Sotheby's et deux commissaires-priseurs dispersent le 
monde étonnant du déconcertant Charles de Beistegui. 
TOUT le monde ne peut pas avoir des grands-parents 
propriétaires de mines d'argent au Mexique, obligés de fuir ce 
pays après l'échec de l'éphémère empereur Maximilien en 1867. 
Tout le monde ne peut, c'est évident, s'appeler Charles de 
Beistegui et posséder un incroyable sens du décor.
Le petit Charles, né à Paris en 1895, ne fut ni Français ni 
Mexicain ! Il hérita d'un passeport espagnol alors que ses parents 
étaient à Madrid. Son père était, malgré la tragique destinée de 
Maximilien, ambassadeur du Mexique. Etonnez-vous qu'après 
cela, des études fort bien faites à Eton et quelques autres touches
d'une éducation aussi dorée que cosmopolite, Charles de 
Beistegui soit devenu un homme décidé à mettre en scène un 
destin qu'il ne voulait plus voir bouleversé à tout bout de champ. 
Ce n'est rien d'autre que ce destin que s'apprêtent à mettre en 
vente Sotheby's et les commissaires priseurs Poulain et Le Fur du 
2 au 6 juin prochains. Il ne faudra pas moins de neuf sessions 
pour disperser des lots qui sont autant de morceaux de rêves, de 
pans de caprices, voire de génie, en matière de décoration.
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A lire également Le Bal du siècle

A lire également Le Chateau de Groussay

UNE EXISTENCE HORS DES COMMUNS
Car Charles de Beistegui ne fut jamais diplomate, sauf un temps pour échapper aux désagréments de l'occupation 
allemande. Bien trop occupé à mettre sa vie en scène comme l'écrit Clive Asley dans sa préface au catalogue de la 
vente, « Charlie », comme l'appelaient ses rares intimes, a mené une existence hors des communs, qu'ils soient mortels, 
architecturaux ou autres. Pas franchement sympathique, et ne cherchant d'ailleurs aucunement à l'être, Charles de 
Beistegui s'est attaqué très tôt à l'espace. Il fit dans un premier temps appel à Le Corbusier pour qu'il lui aménage un 
appartement parisien qui fait encore référence en matière de décoration. Les relations entre ces deux ego hypertrophiés 
ne furent pas simples, on s'en doute. Le résultat ne satisfît qu'un temps le commanditaire qui jeta alors très vite son dévolu
sur un château, né au début du XIXe siècle. Groussay avait au moins deux avantages aux yeux de son propriétaire : tout 
était à faire et comme il n'était pas classé aux Monuments historiques, l'acquéreur pouvait donner libre cours à sa 
fantaisie. Groussay devint en peu de temps l'unique objet des attentions de Charles de Beistegui. Malgré la guerre, les 
privations qui touchaient la France, il put décorer chaque pièce à sa guise, parvenant même à importer en 1941 du tissu 
fabriqué en Angleterre ! Aidé par un architecte cubain, Emilio Terry, il transforma chaque pièce. Groussay grandit petit à 
petit pour devenir l'écrin de la vie de son propriétaire. N'allez pas chercher dans ces décors, une référence connue. Fi du 
salon Louis XV ou d'autres mobiliers aussi estampillés qu'une lignée royale. Chaque mètre carré, chaque mur, chaque 
décor est signé Beistegui. Très influencé, malgré tout, par les idées de nos voisins britanniques en matière d'intérieur, le 
riche héritier les détourna à sa mesure. Comme le révèle l'inventaire fait à l'occasion de la vente, les objets ne sont pas 
tous dignes de figurer dans les musées. Il y a beaucoup de copies et d'autres éléments qui ne doivent leur noblesse qu'à 
leur présence à Groussay.

LA COMEDIE FRANÇAISE JOUE À GROUSSAY
Mais le château n'était pas assez vaste pour contenir tant d'idées. Un théâtre magnifique, un pont à la vénitienne et 
quelques autres bâtiments, furent élevés, relevés, modifiés et portés comme autant d'enfants du metteur en scène aux 
allures d'ermite. Le théâtre ne servit que deux fois, mais la Comédie française vint y jouer pour le bonheur des invités ! La
mise en scène de la Maison de Molière au coeur de la mise en scène de l'étrange mécène, une véritable aubaine pour 
cinéaste en mal d'imagination. Précurseur d'un Christo dans le sens où ses créations sont restées uniques, Charles de 
Beistegui aimait faire resplendir sa passion pour les événements au sens strict du mot. Ainsi, alors que l'Europe se remet à
peine d'une guerre terrifiante (qu'il a traversé sans en souffrir), le châtelain de Groussay achète un palais vénitien. Il le 
décore et y invite, le 3 septembre 1951, pour une fête digne de l'âge d'or de la Sérénissime, ses amis et autres célébrités 
dignes de son difficile intérêt. Ceux qui n'ont pas reçu de carton font des bassesses pour être de la fête. En vain. Ils ne 
verront pas Charles de Beistegui accueillir ses invités juché sur des cothurnes ! Ces sandales antiques à semelles très 
épaisses lui permettant de mieux dominer son monde qui fait son entrée dans un spectacle mis en scène par leur hôte ! 
Cette fête est restée dans les annales. Charles de Beistegui a continué à vivre son rêve jusqu'à ce qu'une méchante 
attaque ne le condamne à dix années terribles où il se consacra surtout à mettre en valeur le parc pour y installer d'autres 
« folies». Les folies de Beistegui ont vécu. Dans quelques jours, le mot fin viendra clore un spectacle qui avait résisté aux 
adieux ratés de son maître. Avait-il réellement envie qu'elles lui survivent ?
La bibliothèque de Groussay. Ce document est l'une des aquarelles du peintre Serebriakoff à qui Charles de Beistegui 
demanda de mettre en peinture chacun de ses projets.

Raymond COURAUD
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L'ESPRIT DES LIEUX

« J'ai une passion pour les maisons », avoue dès la première 
ligne de sa préface Christiane de Nicolay-Mazery, l'auteur de ce
bel ouvrage découpé en neuf chapitres correspondant chacun à 
une demeure d'exception. Si l'on s'agace aussitôt d' voir figurer 
pour la énième fois les jardins ombragés de Courances, l'ancien
aménagement de l'appartement de Jacques Grange au Palais 
Royal, la maison de Lèves de Madeleine Castaing ou le décor 
1900 de Benerville, subsistent tout de même de jolies surprises.
Grâce aux superbes photographies de Christina 
Vervitsioti-Missoffe, on est heureux de retrouver l'atmosphère 
chaude et romantique de la datcha du parc de Château Gabriel 
dessinée par Grange pour Saint Laurent, celle Grand Siècle du 
château du Jonchet d'Hubert de Givenchy peuplé de ses 
dessins et de meubles de Diego Giacometti, celle proustienne et
bleutée d'un château du Morvan, celle victorienne d'un intérieur 
parisien marqué par la patte érudite de François-Joseph Graff 
ou l'ambiance Nouvelle-Athènes voulue par des collectionneurs 
pour leur appartement du côté de la Butte-aux-cailles.

Guy Boyer

Flammarion, 264 p., 300 ill., 65 €
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