La collection Marcellin et Madeleine Castaing chez Sotheby's
L'Oeil - n° 561 - Septembre 2004
Voici une vente qu'on ne doit pas aborder de manière traditionnelle, en cherchant dans le catalogue des
chefs-d'œuvre prompts à déchaîner les passions. La collection Marcellin et Madeleine Castaing que
Sotheby's dispersera les 30 septembre et 1er octobre prochains n'en recèle pas, et l'estimation est modeste
entre 550 000 et 750 000 euros. Il faut plutôt s'imprégner de l'atmosphère particulière de leur datcha
Directoire située à Lèves près de Chartres, y traquer l'âme de Madeleine Castaing, grande prêtresse de la
décoration décédée en 1992. Son nom est accolé au bleu turquoise qu'on retrouve sur les volets de sa
demeure, aux rayures bayadères et aux sièges gainés de léopard. Un nom aussi associé à la ruche de
Montparnasse, à Erik Satie, Jean Cocteau ou Blaise Cendrars qui voulait qu'elle joue dans un film inspiré
de madame Bovary. Femme de tête, souvent impertinente, modifiant son apparence au gré des modes,
elle aura formé une génération de décorateurs, comme Jean-Louis Riccardi et Jacques Grange. On sent
dans la demeure de Lèves, un air très Mittle Europa, des
relents d'Un mois à la campagne de Tourgueniev ou de la Cerisaie de Tchekhov. En déambulant dans
cette maison de poupée aux proportions humaines, on éprouve le sentiment d'être hors du temps. Tout ce
qui pourrait passer pour du mauvais goût comme les meubles Napoléon III gainés de velours émeraude ou
la moquette panthère relève plus de la provocation, de son esprit rebelle. Étonnamment, on ne déniche
aucune rareté bibliophilique dans cet ensemble. Pourtant Marcellin Castaing fut critique littéraire. Son fils
Michel devint un grand expert en autographes, flambeau repris par le petit-fils, Frédéric, aujourd'hui
président du Syndicat des libraires. On regrette presque que cette vente « sans contrainte », comprenez
sans prix de réserve, n'ait pas lieu in situ, dans la grande tradition des house sales anglaises. Car les
indiscrets aux tissus fanés et les sièges en rotin brinquebalants auraient plus de chance de trouver preneurs
inscrits dans leur propre élément plutôt que dans une froide salle de vente. « Pour des questions de
logistique et de sécurité, une telle vente y serait inenvisageable », rappelle Philipp de Wurtenberg,
président de Sotheby's France. L'autre regret pour ceux qui se déplaceront à Lèves sera de ne pas y voir
les sept tableaux de Chaïm Soutine que Sotheby's a cédés pour un total de 3,6 millions de livres sterling
en juin dernier à Londres. Car les Castaing comptent parmi les principaux mécènes de cet artiste rugueux
et fier.
Tellement fier qu'il aura dédaigné les 100 francs que Marcellin Castaing lui proposait pour acheter un
tableau qu'il avait à peine regardé ! Le couple aura possédé quarante tableaux dont certains furent
vendus ou offerts en dation. On s'étonne d'abord que ces œuvres aient été dissociées de l'ensemble alors
que les impressionnistes de Franco Cesari n'ont pas déserté Paris en juin dernier. Mais, en y regardant de
près, ces peintures ne forment pas corps avec le reste des objets. D'ailleurs les Castaing n'auront pas
vraiment été collectionneurs de tableaux mais plutôt des amoureux de Soutine. La maison, qui n'a pas été
habitée depuis une dizaine d'années, et ses six-sept hectares de terrain ont été confiés à l'agence Lamy
pour une estimation d'1,5 million d'euros. Après l'appartement parisien de Madeleine Castaing acheté par
le producteur de cinéma Ismail Merchant, le magasin de l'angle de la rue Jacob transformé en salon de
thé Ladurée, il ne reste de cette grande dame que des souvenirs...
Azimi Roxana